Avec des mains cruelles

Publié le par Anne

 

Lille, un soir de décembre, non loin de la Vieille Bourse et de l’Opéra. Quand Laura entre dans son bar, le Dominus Bier, où on ne sert “que des bières, du café et des eaux”, Dom est séduit. Il lui offre sans barguigner le travail qu’elle cherche éperdument : elle sera serveuse et archiviste. Elle sait très vite deviner les goûts des clients, c’est la marque de fabrique du bar, et elle sait classer les nombreux papiers, dossiers, photos, écrits de toutes sortes que Dom a accumulés depuis des années : archives récupérées à droite et à gauche, dans les maisons qu’il achète avec Judith, sa dame de cœur, qui porte le souvenir des rafles de 1942.

Quelques mois plus tôt, en juin, Rop Claessens, un photographe renommé, a perdu la vie au cours d’une tuerie dans un lycée. L’homme avait terminé sa carrière au bas de l’échelle, obscur chroniqueur à La Voix du Nord, le journal régional. En décembre, alors que Lille est bouleversée par la profanation du cimetière Notre-Dame de Lorette, Judith rachète sa maison à bon prix : c’est aussi une aubaine pour Dom car tous les souvenirs, photos, documents de l’ancien reporter sont restés en l’état. Très vite, le couple se rend compte qu’une jeune fille a vécu cachée dans la maison, avant de disparaître brusquement.

Leur enquête, menée avec le concours de Laura et Denis, un ancien journaliste, va les mener des débuts de la Bande à Bonnot à la chute du Mur de Berlin, en passant par les SS wallons de Léon Degrelle.

 

J’ai déjà lu plusieurs titres de Michel Quint, un auteur que j’aime beaucoup, à l’abord rugueux et bon vivant à la fois, un homme qui connaît sa région du Nord sur le bout des doigts, un amoureux d’histoire, celle avec un grand H dans laquelle il se plaît à imaginer des destins singuliers. Avec des mains cruelles met en scène des personnages au passé trouble, dont les peurs, les obsessions, les fantômes, les désirs secrets vont se croiser, s’entremêler et se révéler petit à petit. Dom et ses deux amours, Rop et son désir fou de provoquer le sordide, David et Louise mêlent leurs histoires intimes aux soubresauts de l’Histoire du vingtième siècle, dans un roman qui va de rebondissement en rebondissement et que j’ai laissé tomber de mes mains en me disant : quel voyage, comment je me suis laissé mener par le bout du nez jusqu’à cette fin !

Sans doute Michel Quint est-il choqué par la barbarie ordinaire, par ce que des idéologies peuvent amener à faire, sans doute comme il le fait dire à Dom “c’est si vrai, et si troublant cette collusion des qualités humaines et de la barbarie” mais il veut sans doute aussi montrer que personne ne peut se situer radicalement tout blanc ou tout noir : ses personnages sont “gris” à l’image du brouillard tombé sur Lille en ces jours de réveillon. Mais à oser dire leur faiblesse, leur misère, ils en deviennent de plus en plus attachants, ils sont forcément humains.

Le dernier livre que j’avais lu de Michel Quint est Max, une vision romanesque des dernières semaines de Jean Moulin à Lyon, la réussite fragile de ses efforts à unifier les mouvements de résistance malgré l’étau de la torture et de la trahison qui se resserre autour de lui. Ici, le romancier traite de l’autre côté de la guerre, mais on le sent hanté par les mêmes drames.

“- Rop Claessens n’était pas un type bien au fond… Pas de sa faute… Après tout ce qu’il a vu dans son objectif, il était malade, névrosé… Et misanthrope au dernier degré. Souvent j’ai essayé de le pousser dans ses retranchements, savoir pourquoi il avait foutu sa carrière en l’air. Oh il répondait, par des expressions toutes faites, qu’il avait décidé de chercher les racines du mal, de comprendre comment un brave n’importe quoi, commerçant, ingénieur, ouvrier, peut devenir un type aux mains cruelles…”

Il faut dire aussi que j’ai lu ce livre avec bonheur car je reconnaissais quasiment toutes les rues, les places, les monuments cités par l’auteur, puisque l’essentiel du livre se passe à Lille, ville où je me promène souvent…

Comme d’habitude (comme dans Aimer à peine, L’espoir d’aimer en chemin, Une ombre, sans doute), le livre se lit avec bonheur, car la langue de Michel Quint est très travaillée : elle coule, elle roule, elle nous agrippe au cœur et à l’esprit des différents acteurs du roman, dans de longues phrases qui flirtent parfois avec le familier, le patois régional même, où se cachent des pépites d’images qui touchent le cœur et l’esprit du lecteur.

“Des documents pareils m’enivrent, je me saoule à l’imaginaire, la matinée du dimanche, Jean Mineur publicité, le petit garçon venu avec papa-maman… J’ai aussi un programme du cirque Amar, même année, avec Achille Zavatta, le clown, et Alphonse Halimi, champion du monde poids coq… Des laissez-passer magiques, frottés de vie que j’écoute bruire.”  (p. 58)

 

Mango a beaucoup aimé aussi, allez lire son bel article.

 

Michel Quint, Avec des mains cruelles, Editions Jacqueline Losfeld, 2010

 

Biblioth_que_et_LAL

Merci à Antigone pour son joli logo ! 

Un livre de la Rentrée littéraire 2010, ce qui fait déjà 12 livres lus ! 1pourcent

 

Publié dans Des Mots français

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Manu 07/03/2011 16:00


J'ai aimé Effroyables jardins et je me dis que ce titre est un bon moyen de poursuivre avec l'auteur !


Anne 07/03/2011 16:40



Je te conseille aussi L'espoir d'aimer en chemin, c'est personnel, certes, mais j'avais vraiment aimé.



Aifelle 28/02/2011 06:56


Je n'ai lu "qu'effroyables jardins" qui m'avait beaucoup plu. Mais je n'ai pas eu l'occasion de recommencer.


Anne 28/02/2011 11:17



C'est un auteur que j'aime suivre, je l'avais rencontré au Furet du Nord à Lille à l'occasion de la sortie de "Une ombre, sns doute".



Griotte 27/02/2011 16:58


J'ai abandonné ma lecture...


Anne 27/02/2011 21:38



Dommage ! Mais je peux comprendre que Michel Quint ne plaise pas à tout le monde.



nanet 27/02/2011 14:18


Je en connais l'auteur que de nom. Je ne crois même pas avoir approché un jour d'un de ces livres (mais il faudrait que je revois sa bibliographie) pourtant, j'en ai entendu souvent du bien...

Cette histoire ne m'attire pas mais je pense que je jetterai un oeil sur d'autres livres.

Biz


Anne 27/02/2011 21:40



Le livre qui l'a fait connaître un peu est Effroyables jardins, adapté au cinéma. Mais ce n'est pas mon préféré. J'avais bien aimé L'espoir d'aimer en chemin (rien que le titre, déjà, c'est
beau).