Banquises

Publié le par Anne

Banquises

 

Présentation de l'éditeur :

« Vingt-sept ans d'absence. Vingt-sept anniversaires qui ont pris le dessus, année après année, sur le jour de naissance : ils n'ont plus compté l'âge écoulé de Sarah mais mesuré l'attente. »

En 1982, Sarah a quitté la France pour Uummannaq au Groenland. Elle est montée dans un avion qui l'emportait vers la calotte glaciaire. Sa famille ne l'a jamais revue. Elle a disparu, corps et âme. Elle avait vingt-deux ans. Lisa, vingt-sept ans plus tard, part sur les traces de sa soeur. Elle découvre un territoire dévasté et une population qui voit se réduire comme peau de chagrin son domaine de glace. Valentine Goby, l'auteur de Qui touche à mon corps je le tue et Des corps en silence, nous emporte sur ces terres qui s'effacent dans un grand livre sur le désenchantement du monde.

 

Deuxième livre de Valentine Goby, je continue ma découverte avec ce dernier titre paru lors de la rentrée littéraire 2011, et pourtant je n'ai toujours pas lu Qui touche à mon corps je le tue, dont les billets lus sur des blogs avaient déclenché mon envie de découvrir cette romancière !

On retrouve ici le thème du corps cher à Valentine Goby, mais il se décline sur le mode de l'absence, de la disparition. Et quelle disparition : celle d'une fille brillante, passionnée de musique et de sons, brûlée d'absolu et qui va se perdre, à vingt-deux ans, dans la blancheur absolue de la banquise groenlandaise. On comprendra au fil de la lecture ce qui l'a poussée à partir ainsi.

Mais le roman n'est pas centré sur elle, finalement. Alors qu'elle tenait une place primordiale dans la vie familiale (d'ailleurs c'était l'aînée), sa disparition prend d'autant plus de relief : la mère se replie, s'enroule autour de ce "trou dans son ventre", tandis que Lisa, la "petite soeur", qui avait quatorze ans quand Sarah est partie, doit se construire sur les bords de ce trou, où il reste peu d'espace.

"Tant d'efforts pour se débarrasser de ton absence, Sarah. Pour contourner le trou de toi. Tu avais disparu c'est Lisa qui s'est effacée, peu à peu reléguée aux marges de ton vide dévorant : on n'avait vu que toi, on n'a plus vu que lui. Regarde, ton père, ta mère, les yeux braqués sur la béance. Et Lisa, sur le bord, toutes ces années, vacillante dans l'espace accordé, le bord exigu de l'abîme." (p. 36)

Le père, spécialiste mondial des oignons, fera d'abord corps avec sa femme, sa famille, et s'autorisera ensuite à être heureux par intermittences. Lisa fera un chemin bien plus rapide et lucide : pour grandir, pour trouver sa place, elle doit décider que sa soeur est morte, même si ses parents ne l'admettent "officiellement" que vingt-sept ans plus tard.

C'est à ce moment-là que Lisa part à son tour sur les traces improbables de Sarah. Le Groenland où elle atterrit ne ressemble plus à celui de 1982. La banquise fond trop vite, les pêcheurs subissent de plein fouet les conséquences du réchauffement climatique. Même si elle a parcouru des milliers de kilomètres, Lisa sera contrainte à un voyage intérieur pour tenter de redonner vie à Sarah.

"Etrange coïncidence qui place côte à côte cet homme et cette femme, dans le même avion, l'été 1982 et la fonte des glaces pesant du même poids sur leurs deux existences, en ayant infléchi le cours et les pliant encore, simultanément : une terre qui s'efface, une femme qui disparaît." (p. 47)

Une autre disparition, un autre vide : étrange parallèle entre le trou de l'absence de Sarah et le trou de pêche qui ne donne quasiment plus de poisson, entre la glace qui fond trop vite, laissant transparaître les déchets, la crasse enfouie et une jeune femme disparue dont on devine les failles, les contours flous. Que reste-t-il de lui quand un coeur gelé par l'absence, la douleur, se réchauffe lentement ?  

Le roman est construit en flash-backs permanents, et on retrouve la langue hâchée, coulant à flots de Valentine Goby. Petit bémol, j'avoue que je me suis sentie parfois submergée par l'abondance de détails (par exemple sur les inlandsis ou les cultures d'oignons). Certes ils donnent du réalisme et de la chair aux personnages, sans doute pour "compenser" le vide laissé par Sarah, personnage fantôme, mais ils me semblaient noyer parfois la finesse de l'analyse psychologique. Il faut reconnaître à l'auteur une empathie pour chacun de ses personnages, elle décline avec une justesse évidente la manière dont chacun traverse le deuil et tente de vivre malgré tout.

C'est pour cela que je continuerai à explorer l'univers étonnant, bourré de vie et d'énergie, de Valentine Goby !

P.S. J'ai adoré l'hommage à Glenn Gould.

 

Le petit + 

La musique à écouter pendant ou après la lecture : Les variations Goldberg de Bach par Glenn Gould, version 1981.

 

Une vidéo où l'auteur parle de son livre.

L'avis de Clara, assez enthousiaste

 

Valentine GOBY, Banquises, Albin Michel, 2011

 

Un titre de plus pour le

Biblioth_que_et_LAL

 

Publié dans Des Mots français

Commenter cet article

Géraldine 08/01/2012 22:57

Lors de sa venue à Rennes, Véronique Ovaldé nous en a touché un mot de ce livre, puisqu'elle en est... l'éditrice.
Il me tente bien en tout cas !

Anne 08/01/2012 23:19



En effet, Valentine Goby a changé d'éditeur pour ce livre !



denis 08/01/2012 18:57

Rien que pour les variations par Gould, on aurait envie de se jeter sur ce livre et cette musique

Anne 08/01/2012 23:14



Et heureusement j'ai la version citée dans le livre !!



l'or des chambres 08/01/2012 18:35

Il était sur ma pile à lire en décembre mais cette pile n'est pas descendu très vite :0(
Je suis sûre qu'il me plaira beaucoup en plus... Les extraits que tu cites me parlent énormément en tout cas. Bonne soirée Anne, bises

Anne 08/01/2012 23:13



Ca m'a beaucoup plu et ça te toucherait sans doute aussi ! Bises



antigone 07/01/2012 20:19

J'adore le mythique et fascinant Glen Gould... Je lirai ce titre-ci sans doute un jour. Tant mieux si c'est encore une belle découverte pour toi !!

Anne 08/01/2012 14:10



Je ne connaissais pas l'histoire à laquelle Valentine Goby fait allusion dans le roman, et ça m'a bien intéressée.



caro.carito 06/01/2012 21:13

tu ne l'inclus pas dans le challenges des mots et des notes ?

Anne 06/01/2012 21:56



J'ai hésité ! Mais ce n'est pas le sujet principal... Tu as lu ce livre ?