Celles qui attendent

Publié le par Anne

Celles qui attendent

 

Ce livre raconte l'histoire de quatre femmes, Arame et Bougna, les mères, Daba et Coumba, les belles-filles, et en filigrane, celle des fils d'Arame et Bougna, Lamine et Issa. Dans ce village d'une petite île au large du Sénégal, la vie est difficile, il n'y a guère de perspectives d'avenir, et pour les familles moins aisées, l'Europe exerce une fascination presque irrésistible. Alors, de nuit, les pirogues surchargées s'en vont vers l'Espagne, et ceux qui y parviennent continuent à alimenter les rêves des familles restées au pays.

Mais la réalité est moins "rose" : Arame et Bougna ont tout fait pour que leurs fils s'en aillent et reviennent au village riches et auréolés de gloire. Et pour être sûres qu'ils rentrent au Sénégal, elles les ont poussés à se marier avant le départ. Leurs jeunes épouses sont restées avec leurs belles-mères, elles les attendent. La vie des unes et des autres se teinte successivement de rêve, de fierté, de désillusion, de désespoir...

 

Ce livre m'a complètement dépaysée et questionnée. Plusieurs thèmes et problématiques parcourent le roman.

Derrière le destin particulier de Bougna et d'Arame, c'est celui des femmes africaines qui est chanté, expliqué, décrit, documenté par Fatou Diome. Pendant que les hommes pêchent, jouent aux cartes, décident, les femmes triment, elles cuisinent, lavent le linge, vont ramasser le bois, remplissent les bidons d'eau, elles s'occupent des enfants, essayent tant bien que mal d'assurer le confort de tous, quitte à tenter de petits arrangements avec l'épicier ou à se priver de tout. C'est toute une société qui est dépeinte ici, écrasée par le soleil des tropiques, avec ses croyances, ses traditions, son code de l'honneur, ses clans, son fatalisme.

"Au village, les jours s'abattaient sur les épaules avec la régularité qu'on leur connaît sous les tropiques. Le quotidien avait repris ses droits et filait ininterrompu, longue piste monotone où les soucis poussaient plus vite que les fleurs. Les préoccupations scandaient la journée. Les moutons à emmener aux pâturages, le bois à chercher, la famille à nourrir, les enfants à vêtir, les malades à soigner avec des ordonnances qui croupissaient sous la poussière. Les marées se succédaient, impassibles, emportant avec elles les ongles des femmes qui retournaient la vase pour quelques fruits de mer. Et parce que les bras de l'Atlantique ne charriaient pas de monnaie, la débrouille était le talent collectif qui donnait sa couleur à chaque jour. Chacun avait des astuces qu'il croyait originales mais qui, en réalité, étaient mises en oeuvre par tous avec une discrétion qui coulait les pires conditions dans une apparence de normalité. Si personne ne se plaignait franchement, personne n'était dupe non plus. Ceux qu'on croise aux puces, achetant les mêmes choses dépréciées, sont rarement plus nantis que soi. Et là, sur la place du village, tout le monde s'arrachait les restes du monde moderne, repartait avec les miettes qu'il pouvait s'offrir, s'y accrochait de toutes ses forces, à défaut de savoir par quel bout saisir une vie malicieuse et toujours fuyante."  (p. 151)

Pour améliorer ce quotidien, c'est d'abord la ville, la capitale Dakar qui attire. Et surtout le mirage, le miroir aux alouettes qu'est l'Europe. Car, si les mères donnent l'illusion de croire "pas de nouvelles, bonnes nouvelles" de leurs fils émigrés, la réalité vécue par ces jeunes gens est évidemment loin d'être idyllique. Et Fatou Diome ne se prive pas d'une critique virulente sur les conditions dans lesquelles les expatriés arrivent sur les côtes méditerranéennes et sur "l'émigration choisie", cette vassalisation de l'Afrique par l'Europe.

"De fait, l'équipage de Lamine et Issa avait reçu le même traitement que tous les aventuriers qui accostent là-bas. Derrière les grilles de Ceuta et Melilla bat un coeur que l'Europe économique voudrait anesthésier. Mais, répondant avant tout aux consignes humanistes, les militants de diverses associations accourent, soignent, nourrissent, encadrent et consolent les enfants de la misère qui viennent se briser les ailes contre la vitrine européenne, comme des oiseaux happés dans les lames d'une girouette."  (p. 229-230)

Ce roman nous donne donc à voir la réalité, les désirs d'une vie meilleure du point de vue des migrants, et surtout de leurs familles, mais la romancière, qui vit en France depuis 1994, connaît les deux côtés de la "médaille".

C'est très touchant aussi de découvrir la condition des femmes sénégalaises, jeunes et aînées, marquée notamment par la soumission, l'analphabétisme, la polygamie. L'occasion d'assister à quelques combines et colères croustillantes de Bougna, et d'admirer l'équanimité d'Arame, avant la révélation de quelques secrets de famille...

Un beau roman, à la langue tantôt flamboyante comme le soleil, tantôt dure comme la colère.

 

Fatou DIOME, Celles qui attendent, Flammarion, 2010

 

Un livre qui entre dans le challenge Femmes du monde (Anis l'a lu aussi, son avis ici) Femmes du mondel ogo

 

 

 

Publié dans Des Mots africains

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Isabelle 25/08/2011 14:04


J'ai vraiment très envie de lire ce roman ! Merci !


Anne 25/08/2011 14:15



J'espère qu'il te plaira !



Leiloona 18/08/2011 15:05


Roh je l'ai depuis un an et je ne l'ai pas ouvert. Ton billet me le fait ressorti de la table de chevet ! ;)


Anne 18/08/2011 15:33



Ben c'est que ce n'est pas encore son tour ! Certains attendent chez moi depius bien plus d'un an...



Anne(De poche en poche) 18/08/2011 12:54


Ton avis plus celui d'Anis font que je confirme l'attente avec impatience de sa sortie en poche. Et puis, qui mieux qu'une femme peut parler du destin d'autres femmes ?!!


Anne 18/08/2011 15:32



C'est pas mal, en effet !



Sharon 18/08/2011 11:42


C'est pour cette raison que j'ai abandonné le challenge Tour du monde et que je l'ai remplacé par mon défi personnel. Au moins, je découvre les policiers du monde entier, et personne ne me tape sur
les doigts. Cela aussi, cela m'a refroidi.
Sinon, j'avais acheté l'hisbiscus rouge plutôt pour le Challenge femme du monde, j'ai un peu trop présumé de mes forces de lecture cet été.


Anne 18/08/2011 11:53



Le tour dumonde, je me dis que je le continue pour mon compte, parce que ça m'intéress, et en gardant le logo... Je me suis demandé si je ne proposerais pas à Livresque de reprendre la mise à
jour du challenge, mais j'hésite encore. Femmes du monde, ça continue jusqu'en 2012, et on peut même porlonger si on veut, donc...



Sharon 18/08/2011 11:24


Ce livre me tente beaucoup et, sur un autre sujet, j'ai acheté l'hibiscus rouge lors de ma dernière sortie à Paris.


Anne 18/08/2011 11:30



Je me le suis acheté aussi la semaine passée (le Furet du Nord avait faitdeux tables de livres de poche "voyage autour du monde" et j'avais déjà repéré ce titre). Je l'ai acheté en pensant aussi
au challenge Tour du monde, mais ce blog de Livresque semble en pause trèèèèès longue et elle ne réagit plus aux commentaires.