Des hommes et des dieux

Publié le par Anne

J'ai un peu hésité, je ne me sens pas assez compétente pour bien critiquer des films, mais ici le sujet me passionne depuis longtemps (et j'ai une petite fenêtre de temps...) donc je me lance à vous parler d'un film qui m'a beaucoup touchée.

 

Tout le monde a sans doute entendu parler du film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux. Je l’ai vu cette semaine, en la présence du Père Abbé de l’abbaye de Scourmont (Chimay), qui a bien connu les moines et a suivi de très près l’enquête sur leur enlèvement et leur assassinat.

On dit parfois que la réalité dépasse la fiction : c’est bien vrai dans ce cas, l’histoire et la vie de cette petite communauté de trappistes vivant en Algérie, « priants parmi d’autres priants », dépasse largement la période choisie par le réalisateur. Il relate les trois dernières années des 8 moines de Tibhirine, depuis le moment où l'Algérie a basculé dans la violence (le film commence en 1993), suite à l’annulation des élections qui allaient amener au pouvoir le FIS (front islamique du salut) jusqu’à la disparition des moines, en 1996.

Sa manière de filmer est très classique, la narration suit le fil de l’histoire réelle mais ce qui fait la beauté, la grandeur de ce film, c’est d’abord de montrer à petites touches ce qui fait la vie d’une communauté : la prière, le travail, la vie fraternelle. Pureté du chant qui s’accorde aux événements, enracinement dans la terre d’Algérie, solidarité qui se déploie dans l’épreuve. Ensuite le drame humain qui a travaillé ces hommes pendant près de trois ans : partir, se protéger de la violence ou rester, continuer à partager la vie du village et de ses habitants musulmans ? Vivre sur le fil de l’accueil constant et de la pression des « frères de la montagne » (les islamistes clandestins) et des « frères de la plaine » (l’armée algérienne, non moins menaçante parfois). Discerner sans cesse si le choix de rester ne correspond pas à un attrait pour le martyre spectaculaire mais bien à un désir de suivre le Christ jusqu’à l’extrême s’il survient. A ce titre, Xavier Beauvois illustre magnifiquement le lien entre la réflexion des moines et leur ouverture à la nature, autre trait des cisterciens : les chapitres, la prière, les tensions personnelles et communautaires se dénouent ou s’intensifient dans des moments de communion avec la pluie, les arbres, le travail au jardin, l’envol des oiseaux, la neige…

Les acteurs qui se sont glissés dansla peau des moines ne sont pas pour rien dans la réussite du film : les plus connus sont bien sûr Lambert Wilson et Michael Lonsdale, qui incarnent frère Christian de Chergé, le prieur, et frère Luc, le médecin, ceux qui étaient peut-être les plus attachés à l’Algérie dans leur parcours de vie. Ils sont tout simplement lumineux, engagés. Les autres frères, Christophe, Célestin, Amédée, Jean-Pierre, Paul, Michel et Bruno (qui vient visiter Tibhirine quelques semaines avant l’enlèvement – et sera enlevé lui aussi) sont joués par des visages plus ou moins connus du cinéma et de la télévision : on les a vus parfois dans des rôles de brigands, de salauds. Ils forment ici avec les deux premiers cités une communauté vraie, profondément incarnée dans la réalité algérienne, dans ce bout de montagne, dans cette histoire traversée de violence et de grâce. Leur évolution n’a pas besoin de mots pour se comprendre : les visages, les yeux, les sourires disent tout de leurs tourments intérieurs et de leur sérénité.

La dernière image du film est poignante. Elle signe un film, un destin qui méritait bien le grand prix du jury à Cannes. Seul petit bémol (c'est le cas de le dire) : la seule musique "additionnelle" (car on n'entend que les chants des moines, les bruits de la nature et de la vie), c'est un extrait du Lac des cygnes, pendant ce qui sera le dernier repas au monastère. C'est à mon sens une vraie faute de goût, par rapport à la vraie vie des moines et par rapport à l'ensemble du film.

Pour terminer, petit clin d’oeil souligné par Dom Armand (Abbé de Chimay) : à l’heure où l’Eglise est bouleversée par les scandales depédophilie, il est bon d’entendre frère Luc parler de l’amour avec une jeune fille du village, en toute fraîcheur et simplicité. A l’heure où nous sommes parfois tentés de nous décourager, de nous replier dans notre petit cocon, les moines de Tibhirine nous disent le poids d'une fidélité choisie, la simplicité d'une vie offerte.

 

A lire si on est passionné par le sujet et par le film :

- Passion pour l’Algérie, deJohn Kiser, aux éditions Nouvelle Cité (une histoire et une enquête très fouillées sur Tibhirine)

Publié dans Des mots en images

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Commenter cet article

La Nymphette 23/09/2010 21:28


à propos de ton dernier paragraphe: l'image de la religion dans ce film est quand même très loin de celle que l'on croise dans nos vies non? en tous cas, pour moi, les rares sermons auxquels j'ai
assisté étaient loin de la justesse et de l'esprit des mots de Frère Christian!


Anne 24/09/2010 10:06



Oui, malheureusement l'image est mauvaise. Mais j'ai la chance de pouvoir vivre des choses quotidiennes, simples et ouvertes, à Lille.



Theoma 22/09/2010 20:27


Je n'avais pas trop envie de le voir mais la critique du masque et de la plume sur inter m'a pour une fois donner envie !


Anne 23/09/2010 11:23



Je pense que ce film peut plaire à beaucoup de gens. Mais tous les goûts sont permis, bien sûr !



Aifelle 21/09/2010 11:09


Je l'ai vu deux fois avec la même émotion, sans faire de billet, car je m'en sentais incapable. Tu as réussi à faire un résumé clair et complet. La musique de Tchaikovsky, faute de goût, je ne sais
pas, mais quelle manière superbe de filmer les visages.


Anne 22/09/2010 15:52



Oui, en effet ! J'espère le revoir aussi pour le goûter plus finement encore. Et j'ai voulu aller tellement vite à publier mon article que je n'ai même pas pensé à mettre une photo du film !!