En mémoire de la forêt

Publié le par Anne

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Quatrième de couverture :

En Pologne, quelques années après la chute du communisme. Lorsqu’on retrouve le cadavre d’un homme dans la forêt qui entoure le petit bourg de Jadowia, Leszek, un ami de la famille du disparu, décide de faire la lumière sur cette affaire. Il comprend vite que cet assassinat est lié à l’histoire trouble du village. Mais dans cette petite communauté soudée par le silence, beaucoup ont intérêt à avoir la mémoire courte et sont prêts à tout pour ne pas réveiller les fantômes du passé. L’ère communiste a en effet laissé derrière elle bien des séquelles et personne n’a rien à gagner à évoquer cette période où la dénonciation était encouragée, la paranoïa et la corruption omniprésentes, les comportements souvent veules. Sans parler de secrets plus profondément enfouis encore, datant de la Seconde Guerre mondiale, lors de la disparition brutale des Juifs établis à Jadowia depuis plusieurs générations. Leszek va devoir mettre sa vie en jeu pour venir à bout de cette chape de silence, et faire surgir une vérité bien plus inattendue encore que tout ce qu’il avait imaginé.

 

Tout d'abord, quand j'ai ouvert l'enveloppe contenant ce gros livre, j'ai admiré sa très belle couverture, une belle marque de fabrique des éditions Sonatine (dont, il me faut 'lavouer, c'est le premier ouvrage que je lis). Cet arbre aux branches nues, de nuit, pelliculé sur fond noir a quelque chose de mystérieux et de magique. Il n'est peut-être pas complètement représentatif du livre, mais il est quand même très réussi.

"Autour de Jadowia les forêts formaient comme un immense labyrinthe anarchique, évoquant un liquide répandu sur le sol, sans motif apparent, où alternaient grandes étendues, bandes étroites et îlots perdus. Des peuplements de pins se mêlaient aux bouleaux sur les contours, puis laissaient place, au coeur des bois, à de vieux chênes et de vieux frênes, et se reconstituaient avant de se joindre à d'autres vastes peuplements. Entre les doigts de forêt, au milieu des trouées dans les arbres, on trouvait les fermes - maisons regroupées et granges de guingois, sans peinture - ou, beaucoup plus rarement, les champs plats, déserts, perdus, coupés des habitations des paysans qui fauchaient et labouraient à d'autres saisons.Kilomètre après kilomètre, la forêt se déroulait ainsi, erratique, informe, si bien que les villages tout entiers, y compris Jadowia et les hameaux voisins, les maisons, les granges et les remises isolées, les champs segmentés - tout paraissait proche de l'enveloppante forêt." (p. 48-49)

Ce roman qui paraît dans une collection "noire", je le qualifierais plutôt de roman historique et/ou de roman d'initiation, de formation. Bien sûr, il y a un meurtre, assez sordide, au début du roman, mais le policier de service, Krupik, est un imbécile patenté à la solde des ex-potentats communistes du coin, et on ne peut pas dire que Leszek soit hyper doué pour mener l'enquête. Il va plutôt, au cours du récit, découvrir les secrets du village, les secrets de son père, les secrets bien enfouis qui font l'objet de chantage et de manipulation. Il va laisser son innocence, sa naïveté et donner de sa personne pour crever les abcès.

L'atmosphère est glauque, et d'une précision photographique : on imagine sans peine la désolation et la pauvreté de ce village, géré dans la corruption et la gabegie du temps des communistes, et laissé pour compte par le nouveau régime (qui est en fait incarné par les mêmes). Maisons sales et mal entretenues, chantiers à l'abandon, poubelles débordantes, paysans poussant leurs charrettes et leurs chevaux fatigués, croûtes de neige collant à la boue : un paysage et une atmosphère qui poussent à "boire comme des Polonais" (si je puis me permettre). Les malversations nous sont contées avec un cynisme époustouflant, dans une mise en scène précise, implacable.

J'ai beaucoup aimé l'alternance des chapitres, entre la voix de Leszek et un narrateur "omniscient" : cela donne petit à petit de la puissance et un vrai suspense au récit et finit par nous faire trouver sympathiques certains personnages (que je m'empresserais de fuir dans la vraie vie, je crois). J'ai été assez touchée (un peu soufflée même) par l'opposition entre les deux prêtres de la paroisse, le jeune Père Jerzy, certes idélaiste mais aussi extrémiste que ceux qu'il prétend combattre (et non, ce n'est pas un Jerzy Popieluszko) et le vieux Père Tadeusz qui se rend compte qu'il a manqué de curiosité, de courage peut-être, mais qui garde un certain bon sens dans sa recherche. J'ai vraiment apprécié aussi la construction de certaines scènes de "révélation" comme celle où Leszek lit les documents de son père sur fond de chant du coq ou celle où il parle des secrets paternels avec son grand-père en train de tuer et de dépecer un veau. Quelles associations géniales bien que terribles !

Quelques magnifiques passages sur la place et le pouvoir de la forêt dans l'imaginaire des villageois complètent les thèmes très riches de ce livre que sont "la mémoire et l'oubli, la culpabilité individuelle et collective, les répercussions de l'histoire dans la vie de chacun".

La fin, qui peut se deviner, qui fait bien se finir certaines choses, n'enlève rien à la force du livre. Et c'est un beau final !!

Une belle découverte que cet unique roman de Charles T. Powers, qui était un journaliste américain, spécialiste de l'Europe de l'Est, qui avait tout lâché pour devenir romancier et est malheureusement décédé prématurément.

Un très grand merci à Ys de Newsbook et aux éditions Sonatine !

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Les avis de Karine et de Craklou

 

Charles T. POWERS, En mémoire de la forêt, Sonatine, 2011

 

Un roman qui participe aux challenges de la Rentrée littéraire (chez Hérisson et chez Les agents littéraires), au challenge de littérature américaine et au challenge Petit Bac, catégorie Végétal.

   laurier_couronne_fdb39      challenge rentrée littéraire 2011   Défi PR1

 

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Commenter cet article

Jeneen 18/10/2011 17:03


Je vois cette couverture régulièrement mais le sujet m'effraie...Pourtant tu sembles si emballée...Je le note, vile tentatrice...


Anne 18/10/2011 18:21



Disons que le bouquin est bien construit, j'aime bien cet aspect "roman de formation" où le crime est assez anecdotique finalement. Rassure-toi, on n'a pas droit aux descriptions de juifs qui
brûlent dans les fours crématoires. C'est plus "soft" mais pas moins cruel et remuant, c'est sûr... Et toutes les magouilles polonaises !



Alex-Mot-à-Mots 17/10/2011 09:35


Alors je note ce roman.


Anne 17/10/2011 15:02



Oui, un bon bouquin, dont on ne parle pas beaucoup, dirait-on.



denis 15/10/2011 08:11


merci pou ce partage dans notre communauté
sonatine semble être un éditeur à découvrir car il publie des livres intéressants


Anne 16/10/2011 22:45



Et malheureusement ce sera le seul de cet auteur...