La maison du Néguev

Publié le par Anne

La Maison du Neguev

 

Quatrième de couverture :

"Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît."

1975 : La mère de Suzanne l'emmène à Beer Sheva, dans le Néguev, pour revoir la maison où elle a grandi. Elles sont palestiniennes. La maison est occupée par des juifs. Comment partager l'émotion qui les étreint ?

"J'avais même cru apercevoir l'esquisse d'un sourire complice quand, tenant le napperon dasn ses mains, ma mère regardait la soeur du juif. Comme si, dans un ultime espoir, cette histoire de napperon allait tout régler. Une femme parle de broderie à une autre femme. Elles sont du même âge, de la même génération."

D'exil en exil, Suzanne raconte sa vie de fille, de femme et de mère palestinienne : une vie éclatée, une vie non choisie.

Un récit de forces et de faiblesses, lancé comme un cri qui se répercute sur les murs - ceux de la maison - celui de la honte.

 

A la veille de partir pour Jérusalem, je viens de terminer ce petit livre de Suzanne El Kenz, née en 1958 à Gaza, et qui vit aujourd'hui à Nantes, où elle est professeur d'arabe. Et même si ce billet paraît quelques jours après mon départ, je ne pouvais pas partir sans en parler un tout petit peu... Peut-être à mon retour, aurais-je compris un peu ou pas du tout, ou compris qu'il n'y a rien à comprendre à ce qui se passe sur cette terre étroite de Palestine et d'Israël.

Ce livre est un petit coup de poing avant de partir là-bas. Il parle d'exil, de frustration, d'usurpation, de blessures, de manques, à travers le regard d'une femme qui est née à Gaza, qui en est partie pour suivre ses parents dans leurs ambitions et dont les événements de 1967 ont empêché la famille d'y revenir. L'exil a d'abord été vécu par la mère, et cette visite fiévreuse de la maison confisquée a marqué pour toujours la vie de Suzanne. Oh, elle a bien cherché à "oublier" dans le travail intellectuel, la fondation de sa propre famille, l'arrivée en France. Mais Gaza est enfoncée dans sa chair, comme une blessure à vif.

Elle revient des années plus tard en Israël, pour faire connaître cette terre occupée à son jeune fils. Elle parcourt le pays, de Naplouse à Ramallah, elle subit Tel Aviv pour revenir sans cesse à la vieille ville de Jérusalem-Est et terminer sur l'esplanade des mosquées, le dôme du Rocher. Et cette visite du pays en sa compagnie est poignante. Mais elle n'obtiendra jamais le droit de retourner en visite à Gaza.

Après les films Incendies, Valse avec Bachir, il est déjà difficile de ne pas éprouver au moins un profond sentiment d'injustice, voire même d'horreur face à ce que subissent les Palestiniens. J'ai vu aussi le documentaire passé sur Arte "Israël et les Arabes - de 1948 à 2005". Mais on se doute aussi que Juifs et Palestiniens sont "condamnés" à s'entendre, habitants de la même terre, cousins, frères ennemis...

Ici, nous est livré le point d'une femme palestinienne, ses questions, ses doutes, ses colères, son désir de transmettre la mémoire à son fils. Récit à fleur de peau, coupant, simple et bouleversant. Première porte d'entrée pour moi dans ce pays. Demain soir je logerai non loin de la vieille ville de Jérusalem... J'essayerai de vous raconter mon ressenti au retour...

 

"Héréditaire, l'exil ? Ses routes seraient-elles tracées au-dessus de nos ives, avec un certain sesn de la continuité ? L'exil serait-il notre ange gardien ? Notre étoile du berger, ce petit chouchou qu'on affectionne, qu'on transmet de père en fils, de mère en fille, de femme à mari. Oui, ses cercels sont plutôt extensibles. Il faut s'en méfier ! Remarquez, on peut aimer aussi, car il y a des avantages en la matière. On s'enrichit, d'une certaine façon, et puis surtout on est constamment décapé. Pour le décapage, c'est radical ; on ne s'enracine jamais, on ne s'encroûte pas, on n'en a pas le temps. On marche, on part, on quitte, on virevolte, on saisit le plaisir à la sauvette, on ne s'attarde pas, on regarde les autres en se sentant plus léger, plus libre, on loue quelquefois même une maison. On est libre, n'est-ce pas ? On déraisonne aussi. Oui, c'est tout cela l'exil... à condition toutefois de ne pas être enfermé dans un camp." (p. 33-34)

 

"Beer Sheva me hante à un point tel que je ressasse sans cesse. Mais Beer Sheva, je m'en fous ; je ne retournerai plus jamais là-bas. Je n'y retournerai jamais. Nulle part je ne retournerai. Mais qu'on me donne seulement le droit de pardonner ! D'aller voir - de loin -, d'embrasser le vent du désert, de dire que je sais. Qu'il fut là, autrefois, le campement de gens que j'ai aimés. Les gens miens, ceux dont l'aura mystérieuse a baigné mon existence ; tous ceux qui, sans que je les connaisse, ont toujours plané au-dessus de mon chemin ; ceux et celles qui m'ont guidée au travers de mes errances et de mes perditions ; les miens... mes ancêtres. Qu'on me le donne, ce droit ! Sinon je l'arrache. Sinon j'intafide. Vous ne comprenez pas la signification de ce verbe ? C'est normal : il est nouveau dans la langue française. Il vient de l'arabe. Il a donné le nom Intifada." (p. 67-68)

 

Suzanne EL KENZ, La maison du Néguev, Editions de l'Aube, 2011

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Anis 18/05/2012 18:38

Oh, c'est dommage que tu ne m'aies pas laissé cette biblio! Cette littérature est peu lue, et je n'ai pas pensé venir fouiller dans tes tiroirs, je le note pour le rajouter dans la biblio avec un
lien vers ton article

Anne 18/05/2012 19:00



Je n'ai lu que ces trois-là, je ne suis pas grande spécialiste. Celui-ci est écrit par une femme, c'est vrai, et il s lit très vite. C'est ma soeur qui me l'a prêté. Au fait, on peut lire les
romans jeunesse de Valérie Zénatti aussi : Une bouteille dans la mer de Gaza et Quand j'étais soldate.



argali 19/07/2011 11:29


Un récit qui me tente. Il fait écho à ma sernière lecture "Le poète de Gaza" Un thriller assez noir sur les services secrets israéliens. Mais aussi un beau message d'espoir et de paix.
Merci pour ce beau billet.


Anne 27/07/2011 22:09



Merci à toi pour le titre suggéré !!



Nanne 16/07/2011 17:53


Un très beau récit qui raconte un exil et une situation incompréhensibles et dont il est difficile de faire la part des choses dans cette histoire plurielle et très ancienne ... Chacun est condamné
à vivre ensemble, qu'ils le veuillent ou non. C'est ça qui est le plus dur à accepter pour les radicaux de chaque communauté. Beau voyage à Jérusalem.


Anne 27/07/2011 22:03



Oui, les grères ennemis sont condamnés à vivre ensemble et à trouver les chemins de ce vivre ensemble. Mais quand ? La situation semble bien bloquée et pourtant les gens s'accrochent...



Richard 16/07/2011 13:53


Bonjour,
Tu vis présentement un de mes rêves.
Je te souhaite un bon séjour, là-bas sur cette terre blessée !
J'ai hâte de lire tes commentaires de voyage !
Remplis-toi les yeux et raconte-le nous après !
Bon voyage!
Amitiés


Anne 27/07/2011 22:01



Tu as trouvé le bon mot, Richard : une terre blessée ! Les commentaires de voyage arriveront dès que les photos seront en ordre ! Bien le bonsoir au Québec.



Mia 16/07/2011 13:07


Je te remercie pour cette critique bouleversante, une lecture à découvrir et d'autant plus parlante pour toi ... Bonne découverte de ce pays, amitiés, Mia.


Anne 27/07/2011 22:00



En effet, le livre a pris un sens encore plus profond grâce à la rencontre de gens du pays !!