Le coeur cousu

Publié le par Anne

Le coeur cousu

 

Voici le billet d'une lecture commune prévues depuis longtemps avec Anne et Valou. Un livre dont, si j'ose me permettre le mauvais jeu de mot, je parlerai peut-être de façon... décousue, tant je l'ai trouvé riche, foisonnant et inattendu.

Le coeur cousu, c'est l'histoire de Frasquita Carasco, jeune fille pauvre d'un pauvre village quelque part en Espagne ; elle reçoit de sa mère, lors de mystérieux rites d'initiation, une boîte que les femmes de sa famille se transmettent de génération en génération. Ce coffret révèle, développe, sublime le don de la jeune femme pour la couture. Grâce à ses bobines de fil aux couleurs plus vraies que nature, Frasquita ne se contentera pas de transformer des bouts de chiffon en ouvrages chatoyants, de coudre des robes somptueuses, elle sera capable aussi de raccomoder, de broder les coeurs et les visages...

Frasquita épouse José, un homme fantasque qui lui donnera d'abord cinq enfants, Anita, Angela, Martirio, Clara et Pedro, qui naissent tous dans des circonstances particulières. Passionné de combats de coq, José risque tout pour gagner, jusqu'à sa femme, qui deviendra "la femme jouée, jouée et perdue"  comme l'écrit Soledad, la sixième enfant...

Après avoir été ainsi jouée, Frasquita entraînera ses enfants dans une longue errance, où elle croisera la révolution et ses attirants soldats. La boîte sera transmise à chacune de ses filles, les dotant de pouvoirs parfois lourds à assumer.

 

Je n'en écris pas plus, c'est déjà pas mal pour ne pas révéler tous les secrets de ce conte merveilleux !

Le livre est composé de trois parties, "Une rive", "La traversée", et "L'autre rive". On pourrait le qualifier de conte initiatique. Mais la partie centrale est plus réaliste, plus âpre, celle où Frasquita croise le chemin de Salvador le révolutionnaire.

Comme le nom même de Frasquita le suggère, Le coeur cousu est une fresque qui mêle tissus, couleurs, visages, qui convoque la magie, le mystère et la mort dans la sarabande des femmes.

 

Des tissus, des couleurs qui tissent, entremêlent histoires personnelles et destins entrevus, comme les robes de mariées aux formes parfaites que Frasquita coud pour ses filles, bien avant qu'elles ne songent à se marier, ou comme ce drapeau déplié par Salvador :

"Le motif mystérieux inspirait une sensation d'harmonie et de plénitude. Rien de figuratif, mais la mosaïque de tissus assemblée par des doigts d'artiste créait un univers neuf et absolument entier.

L'enthousiasme dégagé par le tableau était contagieux. Il donnait envie de respirer le monde à pleins poumons, d'en jouir les paumes ouvertes, de tous ses sens, d'en vivre plus intensément chaque instant. Il fourmillait de force, de désir, de joie, de passion, d'idéal. Ses couleurs vibraient au soleil automnal, formidables. Tout avait été cousu sur la toile, l'espoir, l'avenir, la guerre, la paix, le monde, les hommes et les femmes, et tout cela tenait ensemble, comme accordé depuis toujours. La révolution qui trouvait ici son expression menait à un nouvel âge d'or.

Cependant de grandes plages claires au centre du drapeau dessinaient d'énigmatiques pictogrammes dont Frasquita elle-même ne détenait pas la clef." (p. 314-315)

 

De la magie, du mystère, à travers cette boîte qui se transmet de femme en femme, et qui révèle le don particulier de chacune, un don qui peut être pure gratuité, don de la parole, liberté d'envol, douce lumière ou noirceur amère... Un don qui fait des femmes de cette histoire "des êtres différents, intraduisibles et étranges à tous". Ainsi le don d'Anita, que je ne peux résister à citer puisqu'il parle de mots, les mots parlés, les mots racontés :

"Anita ne sait plus lire, elle a oublié, elle s'est soudain refusée aux mots écrits.

Elle dit que l'écriture enterrera les mains des conteuses et qu'aucune voix ne nous guidera plus dans les ténèbres du mythe. Les lettres écrites, ces courbes, cette encre, ces mots morcelés, pourriront sur les feuilles, mémoire morte. Les contes seront oubliés. Pour elle, tout livre est un charnier. Rien ne doit être inscrit ailleurs que dans nos têtes.

Elle a des contes tatoués sur les lèvres, un baiser de sa bouche, une caresse de sa main nous les imprime sur le front." (p. 324-325)

 

Et puis la mort, qui fait son oeuvre lentement ou brutalement, et le conte se fait alors mordant et cruel. Le mari de Frasquita et celui de Clara donnent à la mort une couleur brutale et réaliste. Celle des révolutionnaires se teinte de bravoure et de folie. La mort fait partie des contes, des livres, des rêves, de la vraie vie de Frasquita elle-même, "cette femme outragée, puis blessée à mort par le destin. Cette femme impuissante malgré ses dons, attelée à sa charrette comme une bête de somme. Cette femme qui avait enterré toute espérance dans un trou." (p. 320)

 

Au final, une magnifique lecture, forte et magique, déjà appréciée par de nombreuses blogueuses, et que, je le répète, j'ai eu la joie de partager avec Anne et Valou : un grand merci à elles !

 

Carole MARTINEZ, Le coeur cousu, Gallimard, 2007 (également en Folio)

 

Ce livre fait aussi partie du challenge  challenge (3 livres lus)

Publié dans Des Mots français

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Mélo 30/03/2011 10:06


Il est dans ma PAL depuis un bon moment car suite à un billet négatif, j'appréhende. Je le lirai un de ces jours quand même mais pas tout de suite.
Merci pour ta chronique !


Anne 30/03/2011 18:12



Merci de ta visite ! Tout le monde n'est pas obligé d'avoir les mêmes coups de coeur, heureusement !



Noukette 27/03/2011 17:06


Il m'attend dans ma PAL, tu donnes vraiment envie de l'en sortir ! ;-)


Anne 27/03/2011 23:03



Ah mais tu dois l'en faire sortir impérativement, Noukette !



Liliba 27/03/2011 12:29


Très beau billet, pour un roman qui m'a suivie longtemps tant je l'ai aimé...


Anne 27/03/2011 12:40



Merci, Liliba ! Je le conseillerai très volontiers et très souvent !



Griotte 21/03/2011 20:06


J'ai également trouvé ce livre magnifique.


Anne 22/03/2011 09:47



Riche, précieux, foisonnant... plein de qualificatifs possibles !



constance93 21/03/2011 20:02


pour moi, ça a été un coup de coeur, et en plus l'auteure est également une fabuleuse conteuse à l'oral, au moins aussi douée qu'à l'écrit. enfin, disons que c'est très différent, mais que dans les
deux cas, elles offrent aux mots une force sensationnelle : dans son livre avec son style et l'ambiance qu'elle pose très vite et maintient par la suite, dans une lecture orale, avec une intonation
et un rythme parfaits et personnels.

et je suis très heureuse que ce livre t'ai beaucoup plu :)


Anne 22/03/2011 09:47



Merci pour toutes ces infos, bonnes à savoir si jamais Carole Martinez venait en Belgique avec un prochain livre... je me demande ce qui l'inspirera cette fois ! Et merci de ta visite, Constance
!