Le Fils

Publié le par Anne

Le fils par Rostain

 

Un samedi d'octobre 2003, Lion, le fils de Michel et Martine Rostain, est mort en quelques heures d'une méningite foudroyante. Il avait 21 ans. Il faisait des projets pour son année Erasmus qu'il comptait passer en Islande, alors que ses parents travaillent tous deux dans le monde de l'opéra, de la musique, de la mise en scène. A peine leur fils est-il mort qu'il faut le "cacher" au plus vite car la maladie risque de dégrader très rapidement son cadavre. La tempête de la mort entraîne un tourbillon de démarches, de choix, de sollicitations en tous genres. 

Il faut préparer les funérailles et refuser de jouer la sinistre comédie que proposent habituellement les pompes funèbres. Alors la cérémonie des funérailles de Lion sera comme une grande pièce musicale et théâtrale, faite d'amitié, de textes sources, de torrents de larmes et de moments de douce mémoire.

Ensuite il faudra retrouver le quotidien sans le fils, affronter les questions,la culpabilité qui ne trotte jamais loin dans la tête du père. Rencontrer les amis de Lion aussi, qui feront eux aussi mémoire du jeune homme, qui diront ses rêves et ses désirs. Les parents y trouveront des signes, des clins d'oeil de leur fils, jusqu'à la dispersion des cendres sur le volcan Eyjafjallajökull, vous savez, celui qui s'est réveillé pour perturber tout le trafic aérien il y a un peu plus d'un an : dernière pirouette, dernier clin d'oeil formidable de Lion avant que Michel, le père, ne se mette à écrire ce livre.

 

Ce livre m'a scotchée (je ne suis pas sûre de bien en parler clairement) parce que son principe d'écriture, c'est que c'est Lion mort qui parle en je pendant tout le récit. Le père qui a perdu son enfant a eu cette audace in-ouïe de se mettre dans la tête de son fils et de retracer le fil de la maladie galopante, des derniers jours passés en famille, des décisions à prendre pour les funérailles, de l'après, du voyage presque mystique en Islande. Et pourtant Michel Rostain se défend de toute croyance spirituelle sur la vie après la mort, sur une hypothétique présence de Lion "quelque part". Cette façon sublime de nous faire entendre la voix de Lion, c'est sans doute la manière qu'a trouvée son père de pouvoir prendre distance, de cheminer à son rythme et au rythme de Lion, malgré la fulgurance de la méningite. De relire cette histoire sur laquelle les mots sont tellement impuissants à donner du sens...

Ce faisant, il nous livre des passages bouleversants mais aussi des pointes d'humour et de dérision. Le passage sur les funérailles de Lion par exemple est presque insoutenable (et j'avoue que je ne suis pas d'une sensibilité aussi démonstrative sans doute que la famille Rostain et je frémissais parfois intérieurement, mais le père réussit à glisser une ancdote limite loufoque pour détendre l'atmosphère. Le sourire finit par briller à travers les larmes, tout comme la perte de ce fils débouche sur une attention à la vie, à l'autre, à tout ce qui nous relie les uns aux autres sur le chemin du deuil. Il est à souligner que ce chemin n'est pas le même pour tous, et qu'il est assez remarquable que Michel et Martine Rostain ne se soient pas brisés sur les écueils du deuil. Ils ont sans doute pu garder le coeur assez ouvert aux signes malgré tout,ils ont été bien entourés, et la musique leur a peut-être été une manière de laisser chanter la douleur par d'autres.

Le soirde la mort de Lion, un ami qui avait lui aussi vécu la perte d'un enfant avait osé dire à l'auteur : "On peut vivre avec ça." Aujourd'hui, grâce à Michel Rostain, nous pouvons vivre un peu dans l'intimité d'un père et de son fils. Aujourd'hui, grâce à Michel Rostain, nous pouvons peut-être rendre grâce à la vie et nous laisser toucher par une histoire singulière qui peut nous, si nous le voulons, nous rendre un peu plus humains.

Un ivre touchant, remuant, étonnant, à la langue vivante, qui tantôt contient les émotions, tantôt les laisse déborder comme les larmes, et dont j'ai envie de vous citer plein d'extraits :

 

"Dans moins de cinq jours, je serai mort. Nous ne le savons évidemment pas. Mais, dès ma mort survenue, papa devenu fou se demanderait si moi, je ne pressentais pas quelque chose ce lundi-là au téléphone. J'étais tellement ouvert, tellement disponible, n'abordais-je pas déjà des rivages extrêmes ? Pas consciemment, bien sûr. Mais n'y avait-il pas quelque chose en moi, un bout de ça, une molécule, un microbe, une cellule, une minuscule part à la frontière du physique et de l'immatériel qui savait que de la mort était déjà à l'oeuvre en moi !

Nul ne se préparait à la bagarre, ni lui ni moi. La paix d'une conversation si douce ce lundi soir, vivent les télécoms. Et le torrent invisible de la mort qui dévalait. Vive rien." (p. 48-49)

 

"Mon fils ! Mon fils ! Mon fils ! J'étais ton fils, papa. Ces mots que tu chantes 'Mon fils ! Mon fils ! Mon fils !' deviennent prière, imploration. A qui ? C'étaient des mots de vie, ce sont les mots de ta douleur. Mon fils ! Mon fils ! Mon fils ! Tu penses soudain à Jésusà Gethsémani, toi l'athée. Tu ressasses 'pourquoi, pourquoi m'as-tu abandonné ?' Ce n'est plus le père qui abandonne le fils, c'est l'inverse. Tu es abandonné. Petit papa perdu. Mon fils ! Mon fils ! Mon fils !

Reviendra à papa, ce soir de misère totale,la musique d'une cantate de Bach 'Heute, Heute...' 'Aujourd'hui, aujourd'hui, tu seras auprès de moi...' Dieu parle. Saloperie de ce Dieu qui prend. Papa chante quand même. 'Heute, Heute...' " (p. 64)

 

"Ils appellent leurs rêves des visites. 'Evénements de la nuit', disait Victor Hugo. 'Joies de revanance', écrit Hélène Cixous. Ils guettent ems visites, je suis leur événement, leur joie.

Ils ne sont pas sages. A travers tous les objets qu'ils touchent, c'est moi mort qu'ils cherchent. Leur lieu préféré, en ce moment, c'est le cimetière. Leur posture spontanée quand ils sont tous les deux seuls : les mains enlacées, le front contre le front, et des larmes. Partout dans la maison, il y a des photos de moi. Ca n'aide pas à ne pas pleurer." (p. 118)

 

"Syllogisme : papa pleure chaque fois qu'il pense à moi. Papa n'est heureux que quand il pense à moi. Papa est donc heureux chaque fois qu'il pleure." (p. 119)

 

L'interview de l'auteur à propos de son livre sur le site des éditions Oh!

 

L'avis très critique de Reka et celui très positif de Mango

 

Michel ROSTAIN, Le Fils, Oh ! Editions, 2011 (Prix Goncourt du premier roman)

Publié dans Des Mots français

Commenter cet article

valou 30/06/2011 12:53


je ne pense pas me pencher un jour sur ce récit. le sujet est trop douloureux et trop lourd pour moi...pas facile de faire passer pareil tème auprès de tous finalement...ton avis est bien écrit en
tout cas...


Anne 30/06/2011 17:25



Merci, Valou. De tels livres m'aident à comprendre la vie et les gens. Mais tout le monde n'en a pas envie...



Reka 30/06/2011 10:12


Tu as l'air en effet ravie par cette lecture ! Comme je le dis dans mon article, - si on fait abstraction du fait que c'est le père qui s'exprime pour son fils - j'ai trouvé la distance/froideur de
Lion dérangeante/invraisemblable et ce récit un peu décousu à cause des ruptures temporelles...
Mais c'est inévitable, il y a toujours un public qui aime et un autre qui se détourne. A chacun sa sensibilité ;)


Anne 30/06/2011 17:23



Je pense que le livre "divise" (façon de parler) parce qu'il touche aux émotions personnelles face à la mort, pas seulement à un ressenti artistique.



Sharon 30/06/2011 07:07


Je n'ai jamais entendu parler de ce livre. Je sais que je ne le lirai pas.


Anne 30/06/2011 17:22



Je m'en doute un peu...



Lystig 30/06/2011 06:20


le texte semble fort... pas envie de lire un truc pareil, besoin de lectures pas prise de tête (et pas seulement à cause de la chaleur)


Anne 30/06/2011 17:22



Oui, c'est fort et émouvant...



sophie57 30/06/2011 05:31


j'hésite à le lire depuis sa sortie, parce que je ne sais pas si je supporterais une telle lecture...mais tu en parles très bien, ton billet et les extraits donnent envie...alors peut-être un jour?


Anne 30/06/2011 17:21



Peut-être trouveras-tu le bon moment. L'autuer l'a aussi écrit pour les autres, tu trouveras peut-être le moment propice.