Le poids des secrets

Publié le par Anne

Après avoir lu Tsubaki, le premier tome de cette "série", j'avais lu un autre livre mais je me suis vite rendu compte qu'il me fallait revenir à Aki Shimazaki, pour ne pas perdre le fil, rester en compagnie de ses personnages et dans son ambiance si attachante.

 

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Dans Hamaguri (qui signifie "coquillage"), nous retrouvons Yukio et Yukiko enfants, ils ont quatre ans et vivent à Tokyo, l'un seul avec sa mère célibataire, l'autre fille d'un homme issu d'une famille traditionnelle japonaise. Les deux enfants vont s'échanger un serment de fidélité gravé à l'intérieur d'un coquillage. Des années plus tard, à l'adolescence, ils se retrouvent à Nagasaki mais ne se reconnaissent pas... Bien plus tard encore, Mariko, la mère de Yukio, tentera d'expliquer à son fils pourquoi la vie a éloigné les deux jeunes gens.

"Je marche quelques pas derrière ma mère pour aller à l'église. Je vois sa jupe évasée s'agitant au rythme de sa marche et de ses longs cheveux noirs. Les couleurs des fleurs d'hortensia. Le bruit de la pluie, qui tombe sur le parapluie de papier huilé. Les escargots. La barbe noire de l'homme étranger. La silhouette de la petite fille s'éloignant avec son père. Et le bruit du coquillage." (p. 81)

 

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Le troisième tome, Tsubame ("hirondelle") nous fait entendre la voix de Mariko, la mère de Yukio. Au moment du tremblement de terre qui a ravagé la région du Kanto(et la ville de Tokyo) en 1923, elle ne s'appelait pas encore Mariko... Si l'enfant survit à ce cataclysme, elle y perd son oncle et sa mère qui, avant de la confier à un orphelinat tenu par un prêtre catholique, lui a remis son journal. Mariko découvrira elle aussi le secret de sa naissance en suivant le vol des hirondelles...

"Le soleil se réchauffe rapidement. Les champs autour de l'église sont couverts d'astragales roses. Allongée sur l'herbe, je regarde le ciel. Un couple d'hirondelles passe au-dessous des nuages blancs. Elles sont revenues de leur pays chaud. L'une suit l'autre à la même vitesse. Elles volent haut, ensuite très bas au ras du sol. Elles remontent et se perchent un moment sur le toit d'une maison. Je me dis : 'Si on pouvait renaître, j'aimerais renaître en oiseau.'" (p. 48-49)

 

 

wasurenagusa 01Avec Wasurenagusa ("myosotis"), le quatrième tome, nous découvrons le point de vue de Kenji Takahashi, l'homme stérile qui a osé braver les traditions familiales et ses parents en épousant Mariko, la mère célibataire "d'origine douteuse". Cette femme sensuelle et aimante lui rappelle sa nourrice, Sono, qui lui avait donné un signet décoré de myosotis séchés et qu'il recherche en vain pendant des années. A la fin de sa vie, il retrouvera la tombe de la nurse, qu'il n'a jamais oubliée...

"Le signet a voyagé avec moi partout, même en Sibérie. En fait, j'ai vu des fleurs de niezabudoka au campr de travaux forcé, dans la région d'Omsk. Au printemps, le champ en était couvert, comme un immense tapis bleu. Un jour j'ai aperçu, à travers la barrière de fer, une jeune femme en train de cueillir des fleurs et d'en faire une guirlande. Autour d'elle, un petit garçon courait. Je les ai regardés en pensant à Mariko et à Yukio." (p. 91)

 

Le poids des secrets, Tome 5 : Hotaru

Enfin c'est la dernière fille de Yukio, qu'il a prénommée Tsubaki, qui nous précède dans ce dernier tome, Hotaru ("luciole"). Proche de sa grand-mère Mariko, qui vit ses dernières années dans la maison de son fils, la jeune étudiante en archéologie se voit révéler le secret qui ronge la vie de la vieille femme depuis plus de cinquante ans. Ce secret qui pourra empêcher les jeunes filles, les lucioles, de tomber dans l'eau sucrée...

"- Ojîchan, pourquoi les lucioles émettent-elles de la lumière ?

Il répond :

- Pour attirer les femelles.

Je suis étonnée :

- Alors, les lucioles sont-elles mâles ?

- Oui. Les femelles sont des vers luisants. Elles émettent aussi de la lumière, mais elles ne volent pas. Les deux s'échangent des messages amoureux en clignotant.

Je m'exclame :

- Comme c'est romantique !

- Oui, dit Ojîchan. Au moins pour nous, les Japonais.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- En France, il existe une superstition étrange : ces lumières seraient les âmes des enfants morts sans avoir reçu le baptême. Pour les gens qui y croient, ces insectes sont bien sinistres." (p. 24)

 

J'ai retrouvé évidemment dans ces quatre ouvrages les mêmes qualités que dans le premier tome. Les personnages portent des histoires marquées par la douleur, la perte, l'humiliation, les secrets, mais ils vivent le plus courageusement possible, reçoivent (le plus souvent avec sérénité) ce que la vie leur offre malgré tout. Ils ne se résignent pas tout à fait aux secrets de leurs origines, parfois devinés dès l'enfance, et révélés le plus souvent en fin de vie. J'ai aimé comment Tsubaki, la petite-fille, boucle le cycle et échappe à ce poids des secrets.

Le récit, épuré, empreint de simplicité et de retenue, m'a fait découvrir le Japon, son histoire, ses traditions parfois pesantes. C'est une culture qui m'était tout à fait étrangère et qui me reste malgré tout étrange...

Le lien à la nature est toujours présent, à travers fleurs, oiseaux et insectes. Ils aident les personnages à vivre, ils sont symboliques de leur désir de liberté et de fidélité. Bravo à Babel d'avoir imaginé des couvertures aussi pures, fraîches, empreintes de la noblesse de ces cinq petits livres précieux.

Et encore merci à Cachou pour le prêt du coffret (qui sait, un jour, je le trouverai en bouquinerie ou il sera réédité !)

 

Aki SHIMAZAKI, Le poids des secrets (5 tomes), Babel, Actes Sud, de 2005 à 2009

 

Une série pour le Japon dans le challenge de Livresque logo3(7 livres lus)

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Des Mots d'Asie

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dasola 03/05/2011 16:59


Bonjour, c'est une blogueuse qui m'a fait découvrir cette pentalogie et je l'en remercie. Ces courts romans sont superbes. On est transporté dans une histoire du Japon que je ne connaissais pas
surtout le grand tremblement de terre de 1923. Avec ce qui c'est passé le 11 mars, on est d'autant plus ému (voir mon billet du 21/05/10). Bonne après-midi.


Anne 03/05/2011 18:43



Bienvenue ici, Dasola ! Ce sont effectivement de très beaux livres, à tous points de vue ! Une visite sur ton blog s'impose... A bientôt !



Karine:) 05/04/2011 00:19


Il me reste le tome 5 à lire... je ne sais pas pourquoi je me fais autant patienter... je pense que je ne veux pas que ce soit fini!


Anne 05/04/2011 09:41



Une forme de nostalgie anticipée... Et pourtant on n'apprend rien de neuf, le cycle se termine aussi simplement qu'il a commencé peut-être...



nanet 28/03/2011 13:37


C'est confirmé, cette série entrera dans ma PAL...


Anne 28/03/2011 14:17



Elle le mérite amplement !!



Noukette 27/03/2011 17:05


Un très beau souvenir de lecture ! j'ai adoré !


Anne 27/03/2011 23:00



Oh oui, un vrai bonheur de lecture, tout en délicatesse et en retenue (je me répète !!)



Cachou 27/03/2011 10:44


Si jamais je le croise à la Bourse, je te préviendrai.


Anne 27/03/2011 12:32



Oh merci !! J'y passe de temps en temps aussi. J'essayerai aussi chez Chantelivres !