Les Chutes

Publié le par Anne

Les Chutes

 

12 juin 1950, 6 heures du matin. Le jeune pasteur Gilbert Erskine, à peine marié à Ariah Littrell, court se jeter dans les Chutes du Niagara. Très vite, on se rend compte que le couple était mal assorti, les mariés ont obéi à un mariage arrangé par les parents. Gilbert et Ariah semblent tous deux bourrés de complexes, introvertis, mal préparés au mariage. Cependant, Ariah, qui est déjà âgée de 29 ans, réagit d'une façon étonnante à la disparition de son époux : elle se croit immédiatement damnée, et erre pendant une semaine, tel un fantôme insensible à tout ce qui l'entoure, ne voulant partir que si on retrouve le corps. Or les Chutes mettent du temps à rendre les corps des suicidés, si elles consentent à les ramener à la surface. Durant ces huit jours, où le fait divers est médiatisé à outrance, un homme est ému par celle que l'on nomme déjà "La Veuve blanche" : Dirk Burnaby, avocat issu d'une famille renommée, homme chaleureux et charismatique, offre son aide à Ariah jusqu'à ce que le corps du pasteur soit enfin rendu aux siens.

Alors que tout les séparait, Ariah et Dirk sont immédiatement attirés l'un vers l'autre. Il se marient très vite et vont vivre dix ans de passion et de bonheur à Niagara Falls. Bien que l'épouse d'un homme en vue, Ariah sera pour toujours taxée d'excentrique par la communauté bourgeoise de la région. Elle reste la plupart du temps confinée à la maison, donnant des leçons de piano et s'occupant des trois enfants qui naîtront de leur mariage : Chandler d'abord, puis Royall et Juliet au bout de sept et neuf ans.

Mais la malédiction des Chutes semble bien poursuivre cette famille. Au début des années 1960, Dirk Burnaby accepte de défendre les habitants d'un quartier de la ville malades des industries chimiques en plein développement. A l'époque, l'environnement, l'écologie, la pollution sont des préoccupations inexistantes aux yeux des industriels et des politiciens marqués par la corruption et la cupidité. Lâché par tous ses amis, sabordé par tous les rouages du pouvoir, Dirk Burnaby va voir sa carrière et sa réputation s'effondrer complètement dans une parodie de procès. La tragédie frappe de plein fouet la famille.

Quinze ans plus tard, ce sera aux enfants Burnaby de supporter la honte et de découvrir les secrets de ce drame : ceux qu'Ariah a enfouis sous une chape de silence et de dureté, ceux qui ont marqué la vie sociale et économique de Niagara Falls en 1962.

 

Nous ne sommes qu'en mai, mais je pense que je viens de lire un des livres les plus forts de l'année, un livre qui traîne dans ma PAL depuis très très (trop) longtemps. Il m'a fallu une bonne vingtaine de pages pour avoir tout à coup un déclic d'intérêt et de passion pour ce livre. Certes la scène d'ouverture, ce suicide au petit matin dans des Chutes fascinantes et grandioses, est vraiment spectaculaire. Cependant, il faut bien le reconnaître, au départ, Gilbert Erskine, qui quitte très vite la scène, et Ariah Littrell, vieille fille et pasteur inhibés, n'ont rien d'attirant. Mais Joyce Carol Oates a l'art de fouiller la vie de ses personnages et d'allumer le mode "lecture addictive".

La construction de l'histoire, la manière de raconter, les personnages, la plume de l'auteur : tout m'a captivée dans ce roman, tout s'entremêle et contribue à créer un roman immense.

Le livre est construit en trois parties : "Voyage de noces", "Mariage", "Famille". Ce mode chronologique est émaillé de retours en arrière pour situer des faits, tracer des portraits d'individus ou de familles, ou de légendes, d'informations liées aux Chutes du Niagara.  L'auteur nous emmène tour à tour à la suite de chaque personnage, qu'il soit secret et tourmenté ou combatif et ouvert. Il est étonnant de voir comment le pasteur Erskine influence malgré tout les enfants Burnaby, même sils n'ont même pas conscience de son existence. Evidemment, les Chutes-ci jouent un rôle à part entière dans le roman : leur murmure est omniprésent, leur attirance touche tous les membres de la famille.

Il y a aussi la manière dont l'auteur pointe du doigt les dysfonctionnements, les lâchetés, le goût du pouvoir des hommes en place dans la région du Niagara dans les années 60. Pas si éloigné de scandales plus proches comme Seveso ou Bhopal.

La plume de Joyce Carol Oates sait se faire tour à tour précise, piquante, poétique, acide, brûlante. On a beau être attiré par le beau Dirk Burnaby au destin tragique, on ne peut s'empêcher d'aimer malgré tout Ariah, si étrange, si dure, si dominatrice parfois, mais si sensible à la musique et si blessée. Les personnages secondaires sont eux aussi riches et complexes, les événements que l'on a devinés ou qui sont même anticipés par l'auteur elle-même se dévoilent avec autant d'intérêt que s'ils arrivaient par surprise.

Je ne vous livrerai qu'un extrait pour vous donner comme à moi un avant-goût des Chutes, de leur fascination, et peut-être d'aller un jour les voir en vrai. En grand. Comme ce roman que je vous conseille fortement !

Que tous ceux et celles qui ont lu ce livre, qui ont des informations intéressantes sur l'auteur et le contexte du roman n'hésitent à faire des commentaires !

 

"Les voix ! Les voix dans les Chutes... En hiver les Chutes sont gaînées de glace et des arcs-en-ciel de glace scintillent au-dessus des gorges et la brume est gelée   comme du verre filé sur les arbres et un frêle pont de glace se fige sur le fleuve entre Luna Island et les Bridal Veil Falls et tu as envie de croire qu'on peut traverser ce pont et les voix sont assourdies, presque inaudibles, il faut retenir sa respiration pour les entendre. Mais fin mars, début avril, avec le dégel, les voix reviennent, plus fortes, plus stridentes, et cependant attirantes, et en juin quand le jour anniversaire de sa mort approche les voix se font tonitruantes et impatientes et tu les entends dans ton sommeil loin du fleuve tumultueux." (p. 433)

 

Joyce Carol OATES, Les Chutes, Philippe Rey, 2005 (500 pages)

 

Une lecture pour challenge et objectif_pal_le_retour

 

 

  et c'est aussi ma première participation au challenge de George

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Commenter cet article

Vero 13/06/2011 16:28


Hé hé hé: il m'attendait dans ma BAL à mon retour du festival Sakifo! L'occasion de découvrir cette auteure tout en testant la collection Point Deux. :-)


Anne 13/06/2011 17:06



Tu as vraiment beaucoup de chance de découvrir ce livre ! Pour la collection Points 2, je suis assez mitigée... C'est trop petit pour moi !



Noukette 19/05/2011 01:11


Ce livre est dans ma PAL, j'espère qu'il n'y trainera pas trop longtemps !!


Anne 19/05/2011 18:16



Tu n'es pas gentille avec ce livre... il mérite un peu plus d'attention... (Rassure-toi, il a traîné chez moi pendant très longtemps !!)



antigone 15/05/2011 20:18


Un titre qui semble passionnant... ton billet donne envie de s'y plonger (métaphoriquement parlant bien entendu). ;) Je n'ai pas encore lu un titre de cette auteure pourtant beaucoup lue sur la
blogosphère...que de lacunes, et si peu de temps pour tout lire !! Pfiou...


Anne 16/05/2011 10:49



C'est vraiment un très grand livre à mon sens ! C'est vrai qu'il faudrait des journées doubles...



Mélo 15/05/2011 17:14


Il est dans ma PAL et je suis bien curieuse de voir si je vais accrocher !
Bonne fin de journée, Anne.


Anne 16/05/2011 10:47



Je n'avais lu que des romans jeunesse de JC Oates, il suffit de s'accrocher pendant qelques pages (à la rambarde du pont qui surplombe les Horseshoe Falls) et normalement c'est parti...



l'or des chambres 11/05/2011 20:05


Dans ma PAL !!! Pour l'instant pas trop l'envie de m'y plonger... Mais ton billet si élogieux me fait vraiment douter... Passerais je à côté de quelque chose de grandiose ???


Anne 12/05/2011 00:06



Je pense que oui, mais je ne peux pas t'obliger à les aimer... D'ailleurs, étant donné que l'univers de Oates est assez noir, je ne sais pas si cela te plaira...