Oeil-de-chat

Publié le par Anne

 

"Le temps n'est pas une ligne, mais une dimension ; comme les dimensions de l'espace. Si l'on peut modifier l'espace, on peut aussi modifier le temps. Et si l'on en savait suffisamment, on pourrait aller plus vite que la lumière, remonter dasn le temps, et exister à deux endroits à la fois.

C'est mon frère Stephen qui m'a appris cela, à l'époque où il enfilait son chandail rouge effiloché pour étudier et se tenait sur la tête afin que le sang irrigue mieux son cerveau et le nourrisse. Je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire, alors, mais peut-être ne l'expliquait-il pas très bien. Il prenait déjà ses distances par rapport à l'imprécision des mots.

C'est à ce moment-là que je me suis mise à imaginer le temps comme une forme, comme une chose que l'on pouvait voir, une série de transparents liquides superposés. On ne regarde pas en arrière le long du temps, mais plutôt au travers, comme dans de l'eau. Parfois, ce ci remonte à la surface, parfois cela, et d'autres fois, rien. Mais rien ne disparaït."

 

C'est ainsi que commence Oeil-de-chat, un roman de Margaret Atwood déjà paru en français en 1990, et qui ressort en ce début d'année dans la collection Pavillons poche de Robert Laffont.

A l'occasion d'une rétrospective de ses peintures, Elaine Risley revient à Toronto, la ville qu'elle a quittée brusquement pour aller vivre à l'autre bout du Canada. En attendant le vernissage, elle vagabonde plus ou moins dans la ville, où resurgisent des bribes de son enfance, de son adolescence, de sa jeunesse. Le souvenir de la vie nomade avec ses parents, scientifiques atypiques, l'entente secrète et les jeux avec son frère aîné, les souvenirs d'école et de collège, quand elle a découvert les amitiés entre filles et que ses amies s'appelaient Grace, Carol et Cordelia. Ou plutôt celles qu'elle croyait ses amies, des filles dont elle a désespérément essayé de se faire aimer, sans avoir les bonnes clés, en subissant surtout leur cruauté déguisée. Plutôt que de suivre ensuite la voie toute tracée de la zoologie, Elaine a décidé de devenir peintre. Elle a vécu des aventures improbables avec des hommes, les combats féministes, elle est devenue mère et a fini par quitter Toronto. Elle a perdu de vue ses anciennes amies.

Et pourtant, c'est Cordelia qui hante ce retour de la peintre adulte dans cette ville, les souvenirs remontent à la surface comme à travers un oeil-de-chat, une bille multicolore qui permet de regarder le monde qui nous entoure comme à travers un kaléidoscope.

Le livre s'articule autour de ces incessants aller-retour entre passé et présent, pour constituer comme une toile puzzle de ce qui a construit (ou déconstruit) Elaine. Elle décrit d'ailleurs ses toiles, témoins, fantasmes du passé, dans des mots qui se parent de couleurs et de chatoiements... et d'une ironie parfois féroce. J'ai trouvé ces descriptions assez rocambolesques !

Le roman trace ainsi l'histoire d'une femme qui a eu sans cesse du mal à trouver sa place, qui a cru devoir étouffer son originalité pour rentrer dans un moule aux contours mal définis par d'autres, une femme toujours hantée par la voix de l'enfant de neuf ans en elle. J'ai mis du temps à le lire, il est assez long et j'avoue que, ayant déjà lu il y a longtemps Le tueur aveugle, je m'attendais à une révélation, à la découverte d'un secret qui n'est jamais venu. Mais je n'ai pas été déçue pour autant, il faut lire le roman autrement, vraiment comme à travers un oeil-de-chat.

 

C'était ma première lecture en partenariat, grâce à BOB et aux éditions Robert Laffont, que je remercie !

 

 

Cathulu, L'encreuse ont déjà commenté ce livre, Zarline et Sabbio l'ont également reçu.

 

Margaret ATWOOD, Oeil-de-chat, Pavillons Poche, Robert Laffont, 2011

 

Ce roman participe également au challenge logo3pour le Canada anglophone

et au challenge laurier_couronne_fdb39dans la catégorie "Animal".

Publié dans Des Mots canadiens

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Ys 08/02/2011 12:59


Je n'ai jamais vraiment accroché aux écrits de Margaret Atwood, mais j'ai celui-ci dans ma PAL. Je ne sais pas vraiment s'il me plaira, je trouve souvent ses personnages féminins trop appuyés...


Anne 08/02/2011 22:23



Je me souviens avoir vraiment aimé "Le tueur aveugle". Si jamais "La servante écarlate" me fait de l'oeil... peut-être, pourquoi pas ?



zarline 08/02/2011 11:43


Il me reste une centaine de pages à lire. J'ai franchement peiné sur la première partie mais depuis les premiers pas d'adulte d'Elaine, ça coule un peu mieux. Bref, j'ai survolé ton billet mais je
reviens lire tout ça plus en détail d'ici peu (j'attendais moi aussi un retournement de situation sur la fin, merci de m'avertir, je serai moins déçue).


Anne 08/02/2011 22:20



Dès que tu auras posté ton billet, je mettrai un lien plus direct ! Bonne fin de lecture...



Richard 07/02/2011 21:08


Excellente chronique !
Pour les amateurs (et les personnes qui auraient été déçues ...), je vous conseille "La servante écarlate"
Bonne lecture !


Anne 08/02/2011 09:44



Merci du conseil, s'il croise ma route, je lirai ce livre. J'ai oublié de dire dans mon commentaire que Toronto joue un rôle à part entière dans ce livre. Ville apparemment très puritaine au
moment où débute l'enfance d'Elaine, c'est-à-dire vers 1940. Ville en construction, aux abords tristes et sans âme, semble-t-il (à cette époque).



Manu 07/02/2011 19:46


Je me suis profondément ennuyée à la lecture du tueur aveugle. Je ne crois pas que ce roman me réconcilierai avec la plume de l'auteur.


Anne 08/02/2011 09:41



Je me souviens avoir beaucoup plus aimé Le tueur aveugle, mais il y a longtemps que je l'ai lu... aucun souvenir précis ! Il faut sans doute aimer les "romans sur rien"...



keisha 07/02/2011 18:49


Fan de l'auteur, je pense que ce roman me plairait...


Anne 08/02/2011 09:40



J'aimerais découvrir aussi La servante écarlate(conseillé par Richard plus loin !)