Un article de Nadège : Quatuor, de Vikram Seth

Publié le par Anne

Voici un nouveau billet de Nadège, à qui je prête mon blog pour ses lectures du challenge Des notes et des mots.

 

Quatuor « La musique m’est plus chère même que le langage. Quand j’ai compris que ce serait le sujet de mon livre, j’ai été saisi d’angoisse. Il m’a fallu du temps pour pactiser avec cette idée. » (Vikram Seth)

 

Pioché dans les bacs d’une bouquiniste à Redu, « Quatuor » aurait certainement échappé à mon regard et à ma lecture s’il n’y avait eu ce challenge. Et ç’aurait été dommage. Pendant quelques heures, immobile au creux de mon canapé, je me suis promenée dans les rues de Londres et de Vienne ; j’ai plongé dans les eaux glacées de la Serpentine ; j’ai vibré au son du violon, du violoncelle ou du piano… J’ai senti les instruments sous mes doigts, ressenti le trac d’avant concert, le désarroi face à l’impossibilité de jouer une note, la peur de devoir me séparer d’un instrument devenu compagnon de route et de vie. Ce roman est riche et je ne me pencherai que sur un aspect, pas le plus musical, quoique…

 

Michael Holme, 37 ans, est second violon au sein du quatuor Maggiore au sein duquel évolue également Piers, Billy et Helen. Sa vie se déroule entre les répétitions du quatuor, ses prestations en extra pour d’autres ensembles et les cours particuliers qu’il dispense. Parmi ses élèves, Virginie, une jeune Française, sa maîtresse ; une relation dans laquelle il ne s’investit que très peu. Au fond de lui, une absence et des regrets prénommés Julia. Dix ans plus tôt, à Vienne, Julia et Michael ont vécu une histoire intense d’amour et de musique. Jusqu’à ce que Michael s’échappe sans un mot. Sans une explication. Lorsqu’il voulut revenir, Julia n’était plus là.

Dix ans ont passé et Michael garde toujours en lui le regret d’avoir blessé et perdu cette jeune femme qu’il n’a pas su aimer à l’époque. Pour cause d’immaturité, d’égoïsme, d’un besoin d’ailleurs ou d’autre chose. Un rendez-vous manqué qu’il ne peut oublier. Quand, un jour, Julia lui apparaît, par hasard, à travers la vitre d’un bus londonien. Michael tente de la rattraper, en vain. Il perd dans sa course un enregistrement rarissime qu’il vient d’acquérir. Abattu par cette double perte, Michael rentre chez lui. Sans espoir de retrouver l’un ou l’autre. C’était sans compter sur l’honnêteté d’un chauffeur de taxi qui lui rapportera le disque perdu et sur le « hasard » qui lui fera recroiser Julia dans les coulisses d’un après-concert du Maggiore.

Julia Mc Nicholl est devenue Julia Hansen. Elle est mariée, a un fils. Et un secret. (Que je tairai.) Le lien qui les unissait est toujours là, mais les blessures, la vie et le temps l’ont entaillé, fragilisé. Michael est enthousiaste, il voit dans ces retrouvailles une seconde chance, celle de se faire pardonner, de continuer, de recommencer. Julia a souffert, s’est sentie trahie, s’est reconstruite, a fait sa vie sans lui, malgré lui, a trouvé un équilibre, s’est épanouie et il n’est pas si simple pour elle de prendre le risque de bouleverser tout cela.

 

"- L’école de Luke est juste à côté. Je l’ai déposé, puis je suis restée dans la voiture à me demander ce que j’allais faire. J’ai décidé de te téléphoner, mais j’ai pensé que c’était trop tôt. Alors je me suis assise dans un café pendant une heure, à changer d’avis toutes les dix minutes.

- Pourquoi n’as-tu pas appelé ?

- Il fallait que je mette les choses au clair, pour moi. Il n’y avait pas seulement le fait que je me trouve près de chez toi. Je voulais te voir. Je veux te voir. Tu as joué un rôle si énorme dans ma vie. Encore maintenant. Mais je ne veux rien de toi – rien de compliqué. Rien du tout. Non que les choses aient été simples, d’ailleurs."

 

Que se dire ? Comment passer l’écueil de l’instant brutal et soudain où l’un a trahi les espoirs et les sentiments de l’autre, où l’autre s’est retrouvée brisée, à la dérive… Comment le surmonter, même des années après, comment imaginer l’avenir après une telle entaille dans la confiance donnée ? L’affection et la tendresse peuvent-ils lutter face à la déception ? Quels mots peut-on dire ou ne pas dire, quels gestes faire ou ne pas faire ? Comment trouver la juste distance face à la personne que l’on a blessée si profondément ? Comment partager à nouveau, renouer la confiance, réinventer une relation ?

 

"- (…) Michael, c’est toi qui as quitté Vienne. 

C’est vrai. Alors que puis-je dire ? La vérité, sans fard.

« Carl m’empêchait de respirer. Je ne savais pas que je ne pourrais pas vivre sans toi. Je n’ai jamais cru que j’allais te perdre – que je t’avais perdue.

- Tu aurais pu écrire après ton départ, t’expliquer.

- J’ai écrit –

- Des mois plus tard. Alors que je m’étais effondrée. » Elle se tait un instant, puis reprend. « Je n’ai pas osé ouvrir tes lettres quand elles ont commencé à me parvenir. Je n’avais pensé à rien d’autre qu’à toi – chaque heure, chaque jour, endormie, réveillée. » Chaque mot qu’elle prononce semble venir d’au-delà de la souffrance ou de la colère.

« Je suis profondément désolée, ma chérie.

-Michael, ne m’appelle pas ainsi. »

Nous nous taisons, puis elle dit : « C’était jadis. »"

 

"Tandis que je l’aide à mettre son manteau, j’éprouve une irrésistible envie de la tenir dans mes bras, de l’embrasser. Mais je vois que c’est exactement ce qu’elle craint. Je dois m’en tenir aux règles de ces visites innocentes, si angoissantes pour elle. Même l’intimité de la musique n’est pas innocente."

 

"Je sais où et comment tu vis, mais tu ne connais pas rien à la géographie de mes jours – la forme et la couleur des pièces, le jardin en arc de cercle, mes cyclamens, la tonalité et le toucher de mon piano, la lumière sur la grande table de chêne. […] Je veux partager ma vie et ma musique avec toi, d’une certaine façon. Mais, Michael, je ne vois pas comment notre amour pourrait s’exprimer pleinement. Il y a des années, peut-être, mais maintenant ? […] Tu es lié pour moi au plus grand bonheur – et au plus grand malheur – de ma vie. Peut-être est-ce pour cela que je t’ai évité. […] Peut-être aussi pourquoi j’ai renoncé à t’éviter et suis venue te voir lors de cette soirée pluvieuse – quand ta tête et la mienne, bourdonnaient de fugues."

 

Ces fugues parsèment le roman. L’Art de la fugue, de Bach… Aussi, surtout. L’Art de la fugue – l’art de la fuite – aurait pu être le titre de ce roman…

 

Vikram SETH, Quatuor, Le Livre de poche

 

challenge Des notes et des mots 4

Publié dans Les Mots de Nadège

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Nadège 01/10/2011 13:14


Bonjour, et merci pour vos commentaires.

Je me rends compte que je n'ai même pas cité un extrait parlant de vraiment de musique ! Pourtant, il y en a de superbes ! Peut-être le reste me parlait-il plus lorsque j'ai rédigé mon billet... La
vie et la fiction se rejoignent parfois étrangement...


Lucie 24/09/2011 21:39


J'avais adoré ce livre quand je l'avais lu à sa sortie (en anglais) il y a quelques années. Le commentaire donne (presque) le goût de le relire...


denis 21/09/2011 18:58


un vrai partage donc en accueillant en même temps Nadège dans notre communauté
un livre que je ne conaissais pas


Anne 21/09/2011 21:43



J'espère que Nadège viendra répondre elle-même aux commentaires sur son article ;-)