Un combat d'hiver en plein été
"Il y a dans la voix humaine
quelque chose qui, émanant de l'âme,
touche la nôtre au plus profond."
(Janet Baker)
Alors que la chaleur de l'été a fait une réapparition, je viens de découvrir ce Combat d'hiver, de Jean-Claude Mourlevat. Je voulais le lire avant Le chagrin du roi mort (puisqu'il paraît que les deux feront partie d'une trilogie), j'ai pu l'emprunter à la bibliothèque, et j'ai d'abord été séduite par la couverture !
Comme le livre n'est pas tout récent, je ne vais pas m'étendre sur l'histoire, celle de quatre adolescents, Bartolomeo et Milena, Helen et Milos, qui s'échappent de leur internat pour reprendre le combat de leurs parents, brutalement interrompu 15 ans plus tôt. Ils vont devoir affronter l'hiver, la Phalange, les hommes-chiens, mais ils pourront compter sur la présence de nombreux amis et sur la force du fleuve.
La citation de Janet Baker qui ouvre la première partie du récit et qui fait référence à la cantatrice Kathleen Ferrier vaut certainement pour la "voix" de Jean-Claude Mourlevat. Évidemment, comme j'aime l'opéra et le chant, j'ai été touchée par ce discret hommage à l'art vocal qui parcourt tout le roman : c'est la beauté qui élève et qui sauve le monde, même si elle est parfois travestie, violée, utilisée comme le fait la sinistre Phalange.
L'écriture est à la fois simple et forte, elle touche au septième art dans le déroulement du récit et dans la puissance évocatrice des images qui naissent spontanément de la lecture.
La vie et la mort, la résistance, l'amour et l'amitié, la solidarité : les thèmes sont traités entre réalisme et magie, on peut y deviner des références à des événements historiques bien réels, tout comme avoir envie de se blottir dans le giron d'une consoleuse ou se laisser emporter par le charme des hommes-chevaux. Le roman tient bien sûr aussi de l'initiation, genre que j'aime particulièrement. J'ai apprécié aussi que le final ne soit pas complètement positif pour tous les personnages, tout n'est pas rose et violette dans le monde de Mourlevat. La citation de Kathleen Ferrier qui amorce la seconde partie, "Je fais le compte de mes bonheurs", peut résumer la philosophie de l'auteur : tout n'est pas donné, tout n'est pas éclatant, le bonheur est parfois teinté de mélancolie (à l'image de cette couverture en demi-teintes), mais l'amitié, la musique permettent sans doute de "vivre avec" et de transcender le mal de vivre.
Un roman fort et attachant.
Quelques lignes parmi d'autres :
"- Tu crois que quelque chose peut encore arriver ? Les combats sont dans deux semaines. Il me semble que c'est demain. J'ai tellement peur pour Milos. Ça m'empêche de dormir.
- Je ne sais pas, Helen. Il faut continuer à espérer malgré tout ce noir autour de nous. Je me souviens que le pire est arrivé en quelques jours, il y a quinze ans. Alors je me dis que le meilleur peut le faire aussi. Même si ça ne ressuscitera jamais nos morts.
- Tu crois en Dieu, Dora ?
- J'avais des doutes, avant. Depuis qu'ils m'ont écarsé la main et qu'ils ont lâché les chiens sur Eva, je n'en ai plus. Mais je ne veux pas en dégoûter les autres... Tu me demandes, je te le dis.
- Mais alors, qu'est-ce qui te donne la force d'être... comme tu es ?
- Comme je suis ?
- Oui, tu souris toujours, tu sais consoler, tu es drôle...
- On n'a pas besoin de force pour ça. En tout cas plus que pour être triste ou cruel, non ? Je ne sais pas. Ca doit être ma façon de résister. Mais c'est la tienne aussi. On se ressemble, toutes les deux. Pas géniales, mais solides !"
Le combat d'hiver, par Jean-Claude Mourlevat, aux éditions Gallimard Jeunesse