Quelques vers de Wilfred Owen

Publié le par Anne

Comme je baigne encore dans l'émotion suscitée par Le couteau de Jenufa, voici quelques vers de Wilfred Owen, "choisis et traduits par Bathélémy Dussert, avec la collaboration de Xavier Hanotte" (allez lire  Le couteau de Jenufa, de Xavier Hanotte  pour saisir le clin d'oeil). On peut me juger un peu dingue d'avoir des passions pareilles, certains crieront au morbide... Je n'aime pas la guerre mais je suis touchée par le côté humain de ce conflit, le devoir de mémoire ne doit pas se confondre avec le goût de la mort, et puis... chacun ses passions, isn'it ? D'ailleurs, si vous avez le courage de lire ce billet jusqu'au bout, vous lirez chez Wilfred lui-même une explication bien plus convaincante.

 

Je ne résiste pas au plaisir de les noter d'abord en anglais. Je ne connais pas assez bien l'anglais, mais les "anglomanes" apprécieront le rythme et les sonorités originales.

 

What passing-bells for these who die as cattle ?

          - Only the monstruous anger of the guns.

          Only the stuttering rifles' rapid rattle

Can patter out their hasty orisons.

No mockeries now for them ; no prayers nor bells ;

          Nor any voice of mourning save the choirs, -

The shrill, demented choirs of wailing shells ;

          And bugles calling for them from sad shires.

 

What candles may be held to speed them all ?

          Not in the hands of boys, but in their eyes

Shall shine the holy glimmers of good-byes.

          The pallor of girls' brows shall be their pall ;

Their flowers the tenderness of patient minds,

And each slow dusk a drawing-down of blinds.

 

Et voici la traduction - parfois libre, mais qui ne manque pas de rythme non plus - de monsieur Dussert...

 

Quel glas pour ceux-là qui meurent comme du bétail ?

          - Seule la monstrueuse colère des canons.

          Seuls les crépitements rapides des fusils

Peuvent encore marmotter leurs hâtives oraisons.

Plus de singeries pour eux, de prières ni de cloches,

          Aucune voix de deuil sinon les choeurs -

Les choeurs aigus, déments des obus qui pleurent,

Et les bugles qui les appellent du fond de comtés tristes.

 

Quels cierges portera-t-on pour leur dernier voyage ?

          Les mains des gosses resteront vides, mais dans leurs yeux

Brûlera la flamme sacrée des au revoir.

          Le front pâle des filles sera leur linceul,

Leurs fleurs la tendresse d'âmes patientes

Et chaque lent crépuscule, un volet qui se ferme.

 

 

Pour situer ce poète, Wilfred Edward Salter Owen est né en 1893, dans une famille de petits bourgeois, dont il gardera un fort attachement à sa mère, l'aspiration à une situation plus élevée et un certain dandysme. Il s'est enthousiasmé très jeune pour la poésie et n'a cessé d'écrire. Il est arrivé en 1913 à Bordeaux, où il a enseigné l'anglais à l'école Berlitz. La guerre éclate alors qu'il est en France; il rentre en Angleterre en 1915, s'engage aux Artists's Rifles, puis au régiment de Manchester et rejoint le front de la Somme en 1917. Gravement blessé il est rapatrié en Angleterre, et rencontre Siegfried Sassoon, lui aussi officier et héros décoré, qui vient de signer une déclaration pacifiste. Sassoon encourage Owen à utiliser son expérience dans ses écrits. C'est cela qui va faire réellement éclore la voix et le talent poétique de Wilfred.

Alors qu'il pourrait très bien se faire réformer, le jeune lieutenant repart au front, continue à écrire à sa famille. Il meurt à Ors, dans le Nord de la France, lors du franchissement du canal de la Sambre, le ...4 novembre 1918. Il n'aura publié que 4 poèmes de son vivant, dans la presse nationale, mais ses amis, son frère rassembleront ses textes qui seront édités pour la première fois en 1920. Neuf d'entre eux ont été utilisés par le compositeur Benjamin Britten dans son War Requiem. On peut aussi lire, avec ceux de Sassoon, quelques-uns de ses vers au Flanders field, très beau musée interactif sur la 1e guerre mondiale en territoire flamand.

 

 

 

Et pour finir, voici comment Wilfred lui-même présente ses poèmes. De quoi alimenter mon goût pour la poésie en général, pour l'humanité du poète et faire encore un peu résonner sa voix :

   "Ce livre ne parle pas de héros. La poésie anglaise n'est pas encore de taille à parler d'eux.

   Il ne traite pas davantage d'exploits ou de patries, ni de quoi que ce soit concernant gloire, honneur, puissance, majesté, domination, pouvoir - sauf la Guerre.

   Surtout, la Poésie n'est pas mon souci.

   Mon sujet, c'est la Guerre, et le malheur de la Guerre.

   La Poésie est dasn la compassion.

   Cependant, pour cette génération, ces élégies n'ont rien de consolatoire. Elles pourraient l'être pour la suivante. Aujourd'hui, tout ce qu'un poète peut faire, c'est avertir. C'est pourquoi les vrais poètes doivent demeurer fidèles à la vérité."

(1918)

 

 

Publié dans Des Mots en Poésie

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